L’horreur du meilleur des mondes

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En créant ce blog j’avais deux ouvrages en tête, « Le meilleur des mondes » d’A. Huxley et la série « L’Incal » de Moebius et Jodorowsky. Je viens de me replonger dans le premier et j’en suis ressorti encore plus convaincu de l’urgence d’agir tellement notre monde ressemble de plus en plus à ce monde de faux bonheurs et d’addictions.

Par sa description de l’horreur du « meilleur des mondes » tel que pensait par les élites dirigeantes actuelles, A. Huxley nous invite à retrouver le meilleur de soi, à inventer un monde vraiment meilleur.

La version que j’ai lue est la traduction de l’réédition de 1946, dans laquelle A. Huxley a analyse dans la préface les évolutions de la société depuis la première édition en 1932. On imagine ce qu’il pourrait écrire aujourd’hui !

Cette édition débute par une épigraphe de Nicolas Berdiaeff,  philosophe Russe ayant développé une philosophie de la liberté des individus et s’étant opposé à tous les totalitarismes présents et futurs : « les utopies apparaissent comme bien plus réalisables qu’on ne le croyait autrefois (…) La vie marche vers les utopies. Et peut-être un siècle nouveau commence-t-il, un siècle où les intellectuels et la classe cultivée rêveront aux moyens d’éviter les utopies et de retourner à une société non utopique moins « parfaite » et plus libre. » Cette phrase pose les deux questions de fonds, qu’est-ce la perfection ? qu’est-ce la liberté.

Dans la préface, A. Huxley décrit l’état totalitaire parfait comme un état où la classe dirigeante « auraient la haute main sur une population d’esclaves qu’il serait inutile de contraindre, parce qu’ils auraient l’amour de leur servitude. La leur faire aimer – telle est la tâche assignée dans les états totalitaires d’aujourd’hui aux ministères de la propagande, aux rédacteurs en chef de journaux, et aux maîtres d’école. » Nos démocraties ne semble pas concernées par le totalitarisme, sauf qu’aujourd’hui, ce ne sont plus les états qui exercent le pouvoir mais le capitalisme financier qui promeut et défend la société de consommation. Dans le monde d’Huxley, la société de consommation est elle aussi au cœur : « Rendez-vous compte de la sottise qu’il y a de permettre aux gens de jouer à des jeux compliqués qui ne font absolument rien pour accroître la consommation. C’est de la folie. » Ou encore « comme j’aime à avoir des vêtements neufs. Mais les vieux habits sont affreux. Nous jetons toujours les vieux habits. Mieux vaut finir qu’entretenir. Plus on reprise, moins on se grise. ». Dans le monde d’Huxley le conditionnement ce fait durant le sommeil, chez nous c’est le conditionnement devant la télévision « à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit (…) Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible (…). » explique P. Le Lay ancien PDG de TF1.

L’enjeu est de faire en sorte que les individus ressentent en permanence un bien-être afin qu’ils acceptent leur condition, ne réfléchissent pas et ne remettent pas en cause la situation présente. C’est la garantie de la stabilité. Le conditionnement devient important car il définit les standards de bien-être et les individus en oublient leur individualité profonde, se créent des personnas conformes à la norme et sont convaincus que c’est cela le bonheur. Et quand l’inconscient revient on résiste, on n’ose pas s’engager sur son chemin intérieur de peur de perdre ce que l’on a et finalement on se raccroche à ses addictions drogue, alcool, télévision ou médecine comme le soma d’Huxley. Le conditionnement devient important car il nous convainc que nous avons plus de chance que les autres en opposant les uns aux autres : « Les enfants Alphas sont vêtus de gris. Ils travaillent beaucoup plus dure que nous parce qu’ils sont si formidablement intelligents. Vraiment, je suis joliment comptant d’être un Bêta, parce que je ne travaille pas si dure. Et puis, nous sommes bien supérieurs aux Gammas et aux Deltas. Les Gammas sont bêtes (…) ». Le conditionnement est si important qu’il faut éviter toute idée qui pourrait le remettre en cause, qui pourrait nous « faire perdre la foi dans le bonheur (compensatoire que l’on nous offre) comme souverain bien » et nous faire croire que « le but de la vie n’est pas le maintien du bien-être, mis quelque renforcement, quelque raffinement de la conscience, quelque accroissement de savoir… ».

C’est pourquoi, « les plus grands triomphes, en matière de propagande, ont été accomplis, non pas en faisant quelque chose, mais en s’abstenant de faire. Grande est la vérité, mais plus grande encore, du point de vue pratique, est le silence au sujet de la vérité. ». Toute ressemblance avec les programmes de la télévision actuelle serait fortuite !

Le meilleur des mondes me semble donc particulièrement instructif sur ce que nous avons à faire. Nous avons à agir individuellement pour essayer d’identifier et de remettre en cause nos conditionnements. Nous devons essayer de penser autrement en ne nous soumettant pas à la pensée unique que l’on nous sert matin, midi et soir. Ce chemin est difficile car il oblige à s’engager sur un chemin inconnu. Il est difficile car il oblige à renoncer aux petits plaisirs qui font notre bien-être actuel et nous aident à supporter notre existence. Il est difficile mais il permet de retrouver l’harmonie avec nos élans vitaux et, si de plus en plus de personnes s’engagent dans cette voie, il permettra de transformer la société.

4 comments to L’horreur du meilleur des mondes

  • Va écouter la lecture de la crise par Guy Corneau en vidéo, c’est chouette ! sa lecture de la course effrénée à l’accumulation, et surtout son parallèle entre la dépression économique et la dépression psychologique…

  • Fred Le Zèbre

    Tanakia :) Merci pour ce lien qui est très instructif et à deux titres :
    1 – la dérive de la société est liée à un vide intérieur et un manque d’estime de soi que l’on essaye de compenser par de la consommation compulsive et de l’accumulation de richesse ;
    2 – les mesures prise ne traite pas la cause de la dépression et une rechute est inévitable si nous ne changeons pas nous-même et la société.
    C’est l’objet même de ce blog.

  • Lo

    Ce livre m’avait fichu un sacré coup de cafard quand je l’ai lu pour la première fois, à 16 ans.
    Aujourd’hui, je crois qu’on ne peut pas lutter contre ce qui nous attend. On peut au mieux le retarder, mais on ne pourra pas l’empêcher. Car dans le fond, c’est ce que les gens veulent. Car qu’est-ce que l’inverse du monde décrit par Huxley ? Un monde tel qu’on le connaît depuis des millénaires : un monde avec de la délinquance, des maladies, des accidents de la route. Personne ne peut aimer ça, moi pas plus que les autres. Or les progrès de la science et de la technologie font qu’on pense même inconsciemment, qu’on peut résoudre tous les problèmes, arriver au « zéro morts sur les routes », à la fin du cancer, etc.
    La phrase de Nicolas Berdiaeff résume bien les choses, il est difficile d’accepter de vivre dans un monde imparfait.
    Or la seule manière de tendre vers un monde parfait, du moins en allant jusqu’au bout de la logique, c’est d’organiser la société à la Huxley : eugénisme, conditionnement (je rappelle qu’un certain homme politique a parlé de « détecter les comportements délinquants dès la maternelle », et que par ailleurs, sans sombrer dans la parano, nous sommes de plus en plus fichés. Vous avez vu votre dernière fiche de recensement ?), totalitarisme.
    Alors oui, je crois que c’est ce qui attend l’homme.
    Mais je ne crois pas non plus que ce sera sa fin car je ne crois pas à la fin de l’histoire. Tout événement, toute situation portent en eux les germes de leurs contraire. C’est comme l’histoire évolue. Passer de la barbarie à la civilisation, de la civilisation à la décadence, de la décadence au moyen-âge et re-belote, c’est l’histoire de l’homme depuis toujours.
    Par ailleurs l’histoire des peuples est trop asynchrone pour qu’un monde à la Huxley recouvre tout le globe au même moment.
    Enfin l’homme peut maîtriser l’homme totalitairement mais pas la nature. Il arrivera bien un moment où les ressources d’énergie, indispensables pour le cinéma sentant et la production de soma, viendront à s’épuiser.
    On retournerait donc vers un monde où il faut tout recommencer à zéro.
    Youpi, donc.

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